Aidants : retrouvez votre souffle

Il est 23 h. Votre proche vient enfin de s’endormir. Vous traversez le couloir sur la pointe des pieds, vous posez la main sur l’interrupteur, et là, dans le silence tant attendu, vous réalisez une chose étrange : vous n’avez plus d’énergie, ce que vous ressentez ressemble à du vide, et peut-être cette petite question qui revient, discrète mais obstinée : « Et moi, dans tout ça ? »

Si vous accompagnez un proche atteint de Charcot-Marie-Tooth, de Parkinson, de sclérose en plaques ou d’Alzheimer, ou de toute autre maladie, cette scène vous parle sans doute. Vous avez donné, donné encore, avec amour, avec une constance que vous n’auriez peut-être pas soupçonnée en vous-même. Jusqu’à ne plus très bien savoir où finit votre proche et où vous commencez.

Ce que vous traversez n’est pas un manque d’amour. Ce n’est pas non plus une fatalité. C’est un mécanisme bien identifié, et, bonne nouvelle, c’est un mécanisme sur lequel il est tout à fait possible d’agir.

Quand aimer déborde : ce que l’on confond souvent avec de la culpabilité

Il y a quelque chose d’un peu cruel dans la façon dont fonctionne l’épuisement de l’aidant : il vous arrive déguisé en défaillance personnelle. On se dit qu’on devrait tenir, qu’on n’a pas le droit de se plaindre, que l’amour devrait suffire à tout absorber. C’est une idée généreuse, et fausse.

Pensez à une éponge qu’on presse sans jamais la laisser sécher : elle finit par ne plus rien absorber. Votre système nerveux fonctionne exactement comme ça. Sollicité en continu, sans espace de récupération, il envoie des signaux d’alarme que l’on interprète à tort comme de la faiblesse ou de la mauvaise volonté.

Ces signaux méritent d’être entendus, non pour vous alarmer, mais pour vous redonner les clés d’une situation qui vous échappe peut-être un peu. Beaucoup d’aidants que je reçois au cabinet me disent la même chose, avec le même regard un peu hébété : « Je ne me reconnais plus. » C’est souvent le signe que le corps et l’esprit ont trop longtemps encaissé sans pouvoir déposer.

Ce que le cerveau fait à votre insu

Les neurosciences ont une explication à ce que vous vivez et elle est, à sa façon, rassurante. Lorsque nous sommes régulièrement témoins de la souffrance d’un être cher, notre cerveau ne reste pas spectateur : il simule intérieurement cette expérience. C’est le mécanisme de miroir émotionnel. Imaginez un diapason qui se met à vibrer au contact d’un autre : votre système nerveux résonne à la même fréquence que la détresse de votre proche. C’est précisément cela qui fait de vous un aidant attentionné et présent. Mais un diapason qu’on ne laisse jamais s’immobiliser finit, tôt ou tard, par se fissurer.

Il y a là un paradoxe que je rencontre souvent, et qui mérite d’être dit clairement : les personnes les plus touchées ne sont pas les plus fragiles. Ce sont celles qui possèdent une forte empathie, un sens du devoir élevé, une tendance sincère à s’effacer pour les autres. Les aidants les plus investis sont aussi les plus exposés. C’est injuste — et c’est ainsi.

Cet épuisement prend deux visages, souvent mêlés.

Le traumatisme vicariant : blessé par procuration

Le terme « vicariant » signifie littéralement « qui remplace ». Il désigne les traces psychiques que laisse, chez l’aidant, l’exposition répétée à la détresse de son proche sans qu’il en soit lui-même directement l’objet. C’est un peu comme le mal de mer par procuration : vous n’êtes pas dans les vagues, mais votre équilibre intérieur, lui, tangue quand même. Concrètement : des pensées qui s’imposent la nuit, une hypervigilance installée à demeure, une vision du monde qui se teinte peu à peu d’inquiétude.

Ce n’est pas de la faiblesse. C’est un système nerveux qui a trop absorbé, et pas assez déposé.

La fatigue de compassion : quand l’empathie rend les armes

Le psychologue américain Charles Figley a défini la fatigue de compassion comme « le prix de la bienveillance et de l’empathie ». Elle s’installe à bas bruit, sur des mois ou des années, comme une batterie qu’on recharge de moins en moins complètement, jusqu’au jour où elle ne tient plus la charge. Ce jour-là, vous réalisez que quelque chose s’est tari en vous : les élans de tendresse sont émoussés, les gestes du quotidien s’accomplissent mécaniquement, et vous vous sentez étrangement distant de quelqu’un que vous aimez toujours.

Ce n’est pas un manque d’amour. C’est un capital empathique à bout de souffle, qui attend, simplement, d’être rechargé.

Revenir à soi : ce que la sophrologie caycédienne propose

Au cabinet, je reçois régulièrement des aidants familiaux qui arrivent les épaules contractées, le souffle court et qui, chose frappante, parlent de leur proche avant même d’avoir parlé d’eux-mêmes. Comme si s’accorder quelques minutes pour soi était déjà une forme de trahison. La culpabilité, décidément, est un compagnon encombrant.

La sophrologie caycédienne n’est pas une psychothérapie, et elle ne se substitue à aucun suivi médical. Ce qu’elle offre est plus modeste — et peut-être plus précieux : un espace pour revenir à soi.

Les séances se déroulent simplement, assis sur une chaise, les pieds bien ancrés au sol, les mains sur les cuisses, les yeux fermés. Pas de position allongée, pas d’encens, pas de mystère : juste une présence guidée, dans une posture que tout le monde peut adopter.

Grâce à la respiration guidée et à la vivance — ce travail de conscience corporelle propre à la méthode caycédienne — nous travaillons ensemble à rétablir une frontière intérieure saine. Imaginez un sas entre vous et la souffrance de votre proche : non pas un mur qui coupe, mais une porte qui permet de choisir ce qu’on laisse entrer, et dans quelle mesure. 

Les techniques apprises en séance sont concrètes et réutilisables — elles vous accompagnent au quotidien, y compris dans les moments les plus chargés.

Cette frontière n’est pas de l’indifférence. C’est de la sagesse.

Ce que vous pouvez retrouver

  • Un sommeil plus réparateur, moins encombré par les préoccupations du quotidien
  • La réduction de l’anxiété et des tensions chroniques
  • Un accès retrouvé à vos propres sensations positives
  • Une sensibilité émotionnelle plus souple face aux situations difficiles
  • La récupération de l’estime de soi et d’une présence à l’autre plus sereine et plus durable

Être aidant n’est pas une fin en soi. C’est un rôle que vous pouvez continuer d’exercer — mieux, plus longtemps, plus humainement — à condition de ne pas vous oublier dans l’équation. On ne conduit pas longtemps avec le réservoir à zéro.

Prendre soin de vous n’est pas un luxe. C’est la condition même de la durabilité de votre engagement et, peut-être, la plus belle façon d’honorer celui que vous accompagnez.

Faisons le premier pas ensemble.

Olivier Molimard

Bibliographie :

  • « Garance et le trauma vicariant », Cerveau & Psycho n°185, mars 2026.
  • R. Figley, Treating Compassion Fatigue, Brunner-Routledge, 2002.
  • L. Lockwood, The anatomy of empathy: Vicarious experience and disorders of social cognition, Behavioral Brain Research, 2016.
  • A. Pearlman et K. W. Saakvitne, Trauma and the therapist, Norton, 1995.